Aujourd’hui, le Portugal éradique toujours ses bidonvilles...

2005

Sandrine Lourenco


Par Sandrine Lourenco

« Le Portugal éradique ses bidonvilles » titrait un article d’Emmanuel Vaillant parut dans le Monde Diplomatique de janvier 2000... Aujourd’hui, le Portugal éradique toujours ses bidonvilles...
Les programmes spéciaux de relogement et d’éradication des baraques avaient commencé en 1993 déjà quand, suite à l’adhésion du Portugal dans l’Union Européenne et à l’aide financière qui s’en est suivie, le pays s’est lancé dans une politique de construction massive de logement à coûts modérés et de liquidation des grands quartiers d’habitat informel. Or, cette politique n’a pas eu les effets attendus. Certes, une grande partie de la population a été relogée et la majorité des bidonvilles, à l’intérieur de la ville proprement dite, ont été éradiqués, mais les programmes spéciaux de relogement ont eu certains effets collatéraux pervers... La concentration des populations dans des quartiers dit « sociaux » (d’habitat social), en périphérie de la ville, en est un exemple, de même que la récupération des espaces libérés pour tout autre chose que de l’habitat social, parfois même laissés en friches où l’on distingue encore les reliques de l’occupation passée.

Les populations pauvres ont donc été relogées dans des espaces lointains, hors de portée de vue des classes moyennes et hautes de la société, dans des habitations de mauvaise qualité. Le centre-ville, lui, est en proie à une spéculation immobilière de plus en plus généralisée. Si bien que les gens ne sont plus étonnés de se promener en ville et de croiser sur leur passage une maison sur deux abandonnée ; à vrai dire on ne les remarque même plus... Mais à qui appartiennent toutes ces maisons abandonnées ? Une partie d’entre elles appartient à l’Etat, une autre à la mairie, une grande quantité aux Santa Casas da Misericordia (organismes d’utilité publique administrative, à vocation sociale, liés à l’Eglise catholique et à l’Etat...) et, pour le reste, à de grands groupes immobiliers, des banques, des assurances... Et que propose le gouvernement face à cet état de fait ? Au travers de l’INH (Institut national pour l’habitat), il promeut des logements sociaux en périphérie et promet la récupération des immeubles dégradés ou abandonnés dans le centre-ville pour les vendre aux enchères... Au bénéfice de qui ? Des grands groupes qui pourront se les offrir...

Le Portugal serait un des pays les plus « engagé » sur la voie du droit au logement (1) : reconnaissance du droit au logement qui est inscrit dans la Constitution, droit au logement fixé par la loi, existence d’une politique de logement fixée par l’Etat central, garantie du droit au logement par l’Etat... Mais, lorsque l’on regarde de plus près les programmes de relogement et les conditions de vie de nombreuses familles dans des quartiers comme : le bairro Jamaïca, le bairro 20 de Maio, le bairro Quinta do Cabral(2)... , on peut se poser la question des modalités d’application de ce droit et du bien fondé des politiques mises en place.

Les programmes de relogement actuels ne tiennent pas encore compte de leurs erreurs passées (dont le quartier d’Outerela (3) est un bon exemple), ni de celles de certains pays voisins qui ont commis les mêmes quelques décennies auparavant. En outre, pour un pays qui parait presque exemplaire en matière de législation sur le droit au logement, on peut légitimement être surpris devant de nombreux cas d’expulsions sans relogement durant la campagne des programmes dits de « relogement ». La simple et unique raison avancée pour justifier ces expulsions est alors la non inscription de certaines familles lors des recensements effectués parfois plus de 10 ans avant les relogements (4)... Qu’adviendra-t-il des familles arrivées par la suite et n’apparaissent pas dans ces recensements, puisque ces programmes spéciaux sont voués à disparaître lorsque l’ensemble des familles déjà recensées sera relogé ?

Dès lors, il est surprenant que le mouvement social au Portugal soit si faible, si peu structuré et tellement cloisonné concernant cette thématique. Et pour cause : plus de 75% de la population portugaise est propriétaire de son logement ; le nombre d’habitations est tellement élevé à travers le pays qu’il existe une moyenne de deux maisons par habitant ; il existe même des maisons « sans propriétaires »...

Mais au niveau du gouvernement, le droit au logement est un droit social et non un droit fondamental ; il est dès lors approché en tant qu’objectif à long terme et non pas comme une obligation de l’Etat. Parallèlement, la législation actuelle favorise l’accession à la propriété et incite à la spéculation immobilière dans le centre de Lisbonne. Selon l’association Lisboa Abandonada (5), « il existe un véritable problème d’offre d’habitation dans les zones centrales de Lisbonne ainsi qu’une situation de grande précarité, notamment avec l’accroissement de l’immigration. Tout devient logement : couloirs, balcons... Ceci est le reflet de la politique d’immigration et de spéculation, de même que la politique sur le locatif privé. Dans d’autres pays, l’habitation est un facteur essentiel de la politique d’intégration ». Parallèlement à cette situation, les quartiers d’habitat social sont au bord de l’implosion : surpopulation, habitat dégradé, concentration des problèmes sociaux, stigmatisation des populations de ces quartiers, fracture sociale...

Comment ne pas souhaiter rompre cette logique qui a tant prouvé son insuccès ?

Aujourd’hui le Portugal éradique ses bidonvilles.....en images

(1) Tiré du http://www.iut.nu- L’application du droit au logement dans les pays membres de l’Union européenne, Rapport sur l’Accès au Logement de l’Union Internationale de Locataires, septembre 2000. (2) Voir photos (3) Cf article du 18 mars Sandrine Lourenco (4) Dans le Département d’Amadora, les recensements ont été effectué en 1993, le relogement lui est intervenu en 2005, alors que les maisons étaient prêtes depuis 5 ans, « entre temps les personnes qui ont été recensées sont parties, d’autres sont arrivés... » nous dit un habitant du quartier. (5) http://www.lisboa-abandonada.net/index.html



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