Le cinéma Ariana de Kaboul, l’histoire d’un projet...

2004

Groupe de travail : Sandra d'Urzo ,


La reconstruction du cinéma Ariana à Kaboul
Histoire d’un projet soutenu par Architecture & Développement

Ce soir de mars de l’année dernière, j’avais arrêté mon ordinateur plus tôt que prévu.
Ma boite e-mail était silencieuse, nous venions à peine de déposer un « Appel à propositions » pour une subvention européenne sur une ligne budgétaire, dont rien que le nom, B7-6000, me faisait réfléchir - 6000 projets ou 6000 bureaux ? Ou faut-il 7 mois pour une réponse ? Tous mes doutes étaient fondés...- et j’avais nettement l’impression qu’aucun projet ne serait tombé avant des années lumière.
L’ Afghanistan, le Timor Oriental, le Salvador....Toutes les zones auxquelles je m’intéresse en tant que responsable de programmes d’Architecture &Développement font partie de cette fameuse « zone grise » entre l’urgence et le développement et qui, en d’autres mots, se définissent, pour les bailleurs de fonds, comme des pays qui n’ont « plus tellement besoin d’aide » mais ne peuvent « pas encore compter sur eux-mêmes », et, à cause de cette indécision, on laisse souvent tomber trop rapidement.
Fatiguée, j’ai quitté le bureau d’A&D, niché dans un petit pavillon miraculeusement échappé aux ahurissants plans de logements sociaux des années 70 et 80 qui peuplent la rue de Flandre, et décide, malgré mon humeur, de faire un détour au vernissage dans la « Galerie de l’Architecture », dans le cœur du Marais.
Evidemment, ici les soucis du développement et de la reconstruction dans un pays tel que l’Afghanistan se noyaient dans les bulles de champagne et les soucis se focalisaient rapidement sur le dernier concours emporté par l’un des dix architectes du « star système », qui font à tour de rôle part des jurys et ou des candidats.
De façon inespérée, je reconnais alors Jean-Marc Lalo, architecte croisé il y des mois de cela, aussi perdu que moi dans cette foule de gens. Nous récapitulons chacun nos vies dans l’espace de quelques minutes et nous nous rendons compte d’un point en commun entre nos chemins : l’Afghanistan et sa reconstruction.

Jean Marc et son associé, Frédéric Namur, après avoir réalisé des salles du cinéma MK2 à Paris, ont été chargés d’une entreprise bien plus compliquée, celle qui vise à réhabiliter le cinéma Ariana de Kaboul, emblème de la belle époque où les Kaboulis vivaient dans une ville où la culture bénéficiait d’un certain espace de liberté. Construite dans les années 70 sur la place Pachtounistan, au cœur de la ville, cette salle reste dans la mémoire collective un lieu où l’on pouvait voir des films occidentaux de qualité. Un pari très ambitieux donc, face à l’avancée de films médiocres, produits en grande quantité par l’industrie indienne du cinéma, sur le marché enclavé afghan.
Par contre, il ne s’agissait pas d’une « première », car F. Namur avait déjà réhabilité un cinéma à Sarajevo, dans un contexte de reconstruction très différent mais aux problématiques vaguement semblables : dans une ville entièrement détruite et dépourvue de toute structure de base, d’où vient le besoin d’un cinéma et quelle est la légitimité d’un tel projet de « loisir » ? Quelle valeur symbolique possède une salle de spectacles ?La séduction de l’image et la fantaisie peuvent-elles exorciser les fantasmes de la guerre et atténuer les souffrances qui en dérivent ?
Une image me revient de l’été 1996, à Sarajevo, pendant mon périple dans la première saison de paix après cinq ans de conflits, quand je me suis retrouvée dans la seule salle où se tenaient des projections de films, récupérés je ne sais où, en langue originale, et traduits simultanément en serbo-croate par un héroïque comédien tout au fond du cinéma qui interprétait à la fois toutes les voix et chantait même les chansons dans un mégaphone ! On parlait alors souvent de Sarajevo comme de la ville de « la résistance de l’esprit »...
Pour moi la preuve de cette renaissance était cette salle, toujours bondée, qui condensait la soif d’évasion des habitants, et la reprise de leur espace vital au travers du cinéma.
Elle témoignait de leur joie de vivre, capables comme ils étaient de rigoler haute voix, de s’émouvoir et de s’effondrer en larmes devant un écran muet.

Suite à la rencontre avec les architectes Lalo et Namur, Architecture & Développement a accepté d’appuyer le projet de la reconstruction de l’Ariana, initié par un groupe de cinéastes engagés, regroupés autour de l’association « Un cinéma pour Kaboul » présidée par Claude Lelouch, et de mettre à disposition un architecte sur le terrain, afin de suivre le chantier.
Toute la machine était en route, il manquait pourtant un relais sur place. L’architecte Jean Paul Lemdjedri, qui avait déjà travaillé avec A&D au Mali, a assumé cette tâche avec la rigueur et la passion nécessaires pour commencer les gros œuvres, après avoir vidé l’espace des détritus de la guerre, libéré les accès, jeté les tonnes de gravats, évalué les trous de roquette qui perforaient les murs...
Les travaux ont commencé en juin 2003 et, au rythme soutenu auquel ils avancent, le cinéma sera inauguré en avril 2004, au début du printemps et de la nouvelle année afghane. La conception architecturale s’est faite à la fois à Paris et à Kaboul, les entreprises locales ont été sélectionnées après d’ infinies négociations et concertations, et un travail de sensibilisation et de communication a été assuré par l’ONG Aïna, spécialisée dans le secteur de l’audiovisuel.
Des questions éthiques, d’usage et de mœurs, se sont bien évidemment posées dès le début. Elles se sont concrétisées dans la définition de l’espace et ont conditionné la conception architecturale : fallait-il garder des entrées séparées pour les hommes et les femmes ? Les loges créent-elles des inégalités ou peuvent-elles engendrer une ségrégation sociale/spatiale ? Quelle place devrait-on laisser à la mémoire historique du lieu ? Est-ce juste de préserver des traces des tirs sur des murs et quel poids doit-on donner à l’identité collective qui se reconnaît dans ce symbole ?
Touts ces doutes me paraissent légitimes, et ils se reproduisent à chaque intervention dans les situations de reconstruction post-guerre. Mais il n’existe pas de recette, de méthode infaillible à photocopier, on doit interpeller sa propre sensibilité et intuition tout en étant à l’écoute des demandes des futurs bénéficiaires.
On s’aperçoit alors que la mémoire n’est pas une cicatrice qui doit à tout prix se lire dans la pierre, car elle est déjà inscrite dans l’âme des habitants...
Le choix architectural s’est orienté vers le maintien du volume original, une structure imposante datant de l’époque soviétique, dont la toiture et la grande charpente en bois ont été réhabilitées, et le rhabillage de la façade par un revêtement en pierre calcaire claire, tout en gardant le système d’ouvertures en place actuellement. Un unique accès débouche sur la hall d’entrée et un balcon à l’étage domine la salle, dont les murs sont décorés par des parois en bois, travaillés par des artisans locaux.

Tout au long du chantier, des initiatives différentes soutenues par A&D ont vu le jour, car la conviction de l’association réside dans le fait qu’un architecte n’est pas seulement un technicien capable de dessiner une charpente ou de choisir la couleur d’une façade, mais qu’il est au cœur même du processus de reconstruction, par sa capacité à conseiller, programmer, former les acteurs du développement sur les projets qu’ils mènent.
Des ateliers de formation pour les artisans locaux, maçons et autres corps de métier sur des techniques et des méthodes utilisées ont fait de ce projet un « projet-pilote », dont non seulement le résultat mais aussi la démarche est importante, en termes d’apprentissage et de transfert de savoir-faire entre architectes, ouvriers et techniciens.
Parallèlement, dans l’objectif de mobiliser les enfants de Kaboul pour le développement de leur ville, A&D a noué un partenariat avec des ONG de soutien à l’enfance en Afghanistan (E.M.D.H., Ashiana et Afghanistan Demain) et a organisé un concours de dessins sur le thème « Les enfants dessinent leur cinéma » : en quelques semaines, les palissades en bois qui protègent le chantier de l’Ariana ont été peintes par 300 enfants et se sont transformées en une grande « exposition urbaine », une sorte de ruban coloré d’une trentaine de mètres de longueur, qui accompagne visuellement le va-et-vient de la place Pashtounistan.
Enfin, afin de mieux raconter cette histoire, A&D a décidé de documenter chaque étape du chantier, en retaillant un espace sur le site web , surnommé le « chantier on-line », où des photos sont mises à jour tous les mois et montrent en continu la pose de la première pierre, la réhabilitation de la façade, la toiture qui encadre le ciel, le revêtement des fauteuils, les essais de décoration, la mise en œuvre des conduits, les pauses thé des ouvriers...

La salle comptera 650 places, et le million d’Euros nécessaire pour sa réhabilitation a été rassemblé en mobilisant le milieu du cinéma, notamment l’association des Auteurs-Réalisateurs-Producteurs (l’ARP) et Hugues de Wavrin. Ensemble, ils ont su convaincre des bailleurs de fonds publics et privés de soutenir l’initiative, soit par leur soutien financier soit par la donation de matériel essentiel au fonctionnement du cinéma. C’est ainsi que des projecteurs et des fauteuils de nos salles européennes trouveront leur nouvel emplacement dans le cinéma de Kaboul...Reste à savoir quelle orientation sur la programmation de films sera suivie par les Afghans, étant donné que les salles existantes recyclent uniquement les pellicules de « Bollywood », et que l’Ariana vise à la diversification de cette distribution monopolisée, sans pour autant vouloir devenir le fief de l’élite filo-française, ni la vitrine de la communauté internationale de Kaboul.
Il faudra tout le talent des cinéastes français, bosniaques et afghans , pour concilier ces exigences et faire revivre cet espace culturel, après la négation de toute forme d’alternative et de loisirs imposés par le régime des talibans.

La contribution d’A&D a ce projet aura permis d’avoir une voix dans le panorama très complexe de la reconstruction afghane : l’un des constats issu de ce projet est que la société, surtout celle qui sort d’une crise profonde, a besoin d’avoir recours aux architectes dans les interventions sur le cadre de vie urbain, et non uniquement pour assumer la maîtrise d‘œuvre des constructions. L’architecture devrait par contre être considérée comme une discipline qui accompagne le processus de reconstruction à part entière.
C’est seulement à partir de cette prise de conscience que notre expertise professionnelle pourra améliorer les pratiques des « humanitaires » et des acteurs du développement, trop préoccupés par les délais et la quantité des produits à livrer et trop peu attentive, à mon avis, à une approche centrée sur la qualité des œuvres qu’elles devraient réaliser.

Si Amélie Poulain, La vie est belle ou No Man’s Land seront à l’affiche n’est pas encore clair, mais mon véritable désir est que les enfants de Kaboul se réjouissent autant que ceux dans « Nuovo Cinéma Paradiso », assis par terre ou sur des tabourets improvisés, en extase devant la toile blanche accrochée sur la façade de l’église sur la place d’un minuscule village italien, écarquiller leurs yeux devant les images qu’une étrange boite magique produisait pour eux.

Que le premier film de l’Ariana soit alors le récit de cette aventure de solidarité internationale et de l’ engagement réel d’une poignée de rêveurs........





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